La passion des anges – Chapitre 1


Chapitre un

La jeune femme entra dans la librairie. Immédiatement, l’ambiance lui parut différente. Il faisait sombre et lugubre. Un frisson lui parcourra l’échine. Était-ce parce que le fond de l’air était froid ou parce qu’elle se sentait bizarrement mal à l’aise. Elle regarda autour d’elle et tout lui parut sale, comme souillé d’une manière qu’elle n’était pas capable de s’expliquer. Pourtant, il n’y avait aucun détritus ni poussière.

Il y avait plusieurs clients dans le commerce. La plupart regardait les livres et BD affichés sur les différents présentoirs. Il y avait aussi trois employés : un derrière le comptoir et deux autres qui faisaient du rangement dans les allées ou parlaient avec les clients. Tous ces gens lui parurent étranges. Ils avaient tous des vêtements défraîchis ou troués et leurs expressions faciales étaient étrangement déformées par un air sinistre et froid.

La jeune femme demeura immobile quelques instants, elle était perplexe. N’était-ce pas la charmante petite librairie au coin de sa rue ? Se serait-elle trompée de magasin ? Elle ne s’expliquait pas ce changement soudain. Pourtant, elle reconnaissait bien la configuration des lieux. C’était les gens, le décor et l’ambiance qui avaient radicalement changés. Elle circula parmi les rangées. Toutes les couvertures de livres représentaient des scènes d’horreur, toutes sans exception. Elle en regarda quelques-unes plus attentivement. Son regard afficha une totale incompréhension. Elle changea de rangée et s’enfonça plus profondément dans la librairie. Plus elle s’éloignait de l’entrée et plus les livres lui semblaient horribles. Tout cela la désorientait.

La jeune femme frissonna. L’air ambiant était définitivement plus froid et pourtant, elle avait de plus en plus chaud. Faisait-elle de la fièvre ? Elle continua sa progression dans le magasin. Plus elle s’enfonçait dans les profondeurs du magasin et plus les gens lui paraissaient bizarres et le décor, lugubre. Mais où étaient donc les romans d’amour et d’aventure, les biographies ? Elle était venue acheter le roman de son auteure favorite, mais où étaient donc ses livres ? Les rangées étaient alignées tel un labyrinthe pour que les clients s’y perdent et ne retrouvent plus la sortie. Les hautes étagères remplies de livres ne lui permettaient pas de voir au-delà de la rangée où elle se trouvait. La jeune femme se sentait de plus en plus angoissée, mais elle s’efforçait de rester calme. N’était-elle pas à seulement un coin de rue de chez elle ? À quelques portes de son chez-soi ?

Fait insolite, le libraire avait fait installer des téléviseurs muraux un peu partout. Et chacun de ceux-ci montraient des scènes de films d’horreur. En plus, le niveau sonore des téléviseurs était assez élevé et on entendait clairement les cris d’épouvante, d’horreur et de détresse des acteurs et actrices qui se faisaient découpés, brûlés, embrochés. Était-ce un festival d’horreur que la librairie sponsorisait ? La jeune femme ne reconnaissait pas les acteurs qui y jouaient, probablement de jeunes vedettes qui tentaient de monter dans le star-système. Elle cessa de les regarder. Elle en avait assez vu. Il y avait déjà bien assez de choses horribles annoncées quotidiennement dans les médias, elle ne ressentait nullement le besoin d’en regarder en plus dans ses temps libres. Il était plus que temps qu’elle quitte cet endroit.

Après moult détours pour tenter de retrouver la sortie, elle reconnut enfin un employé au fond d’une rangée qu’elle venait tout juste de dépasser. Elle revint aussitôt sur ses pas pour se diriger vers lui. Il lui faisait dos et semblait observer l’un des écrans. Avant qu’elle ne soit assez proche pour le toucher, il se retourna. C’était un employé qui avait quitté le commerce l’année dernière. Elle se souvenait clairement de lui, même si de prime abord, il lui parut différent. La jeune femme fut un peu surprise de le voir si pâle avec des vêtements défraîchis, mais elle se reprit rapidement. Pourquoi le gérant l’avait-il réembauché, alors que visiblement l’employé avait tout l’air d’être dans une mauvaise passe.

  • Où sont les romans de Marie Laberge ? J’en cherche depuis tout à l’heure et je ne vois que des romans d’horreur, demanda-t-elle.
  • Nous n’en n’avons plus, lui répondit-il.

Et il se retourna sans en dire plus. La jeune femme resta figée quelques secondes. Plus de romans de Marie Laberge ? Mais qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Cette librairie n’avait jamais consacré plus d’une rangée aux romans d’horreur, tout le reste de l’espace était réservé aux autres types de livres : science-fiction, drames, biographie, bandes dessinées, etc. Maintenant, il voulait lui faire croire qu’il n’y avait que des romans d’horreur ? C’était une mauvaise blague ou quoi ? Elle allait de ce pas voir le gérant pour lui demander des explications. Changer ainsi la vocation de son commerce sans en avertir les clients ! Quel manque de courtoisie. Si c’était vraiment le cas, il pouvait être certain que c’était la dernière fois qu’elle venait ici.

Elle dépassa l’employé et chercha la sortie. En vain. À chaque tournant, elle tombait inexorablement sur une nouvelle rangée de romans ou de bandes dessinées tous plus horribles les uns que les autres. Sans parler du fait que les clients étaient de plus en plus insolites. Leur mine de déterrés lui faisait peur. Finalement, l’employé à qui elle venait de parler la dépassa. La jeune femme décida de le suivre. Au moins, elle ne risquait plus de se perdre. Se perdre dans une librairie ! Avait-on vu chose plus ridicule ! Elle rit de sa propre bêtise, mais quelque chose en elle lui disait de ne pas prendre de chance. Il est toujours avisé de se fier à son instinct et le sien lui commandait de suivre l’employé même si celui-ci ne lui prêtait visiblement aucune attention.

Finalement, ils sortirent enfin des rangées pour se retrouver tout près de la sortie et du comptoir où se trouvait la caisse. Il faisait plus clair ici, même si elle avait l’impression que le ciel s’était obscurci à l’extérieur. Elle ne voyait pas comment cela pouvait être possible, il était tout juste passé midi lorsqu’elle était entrée dans le commerce et elle y avait passé tout au plus 5 peut-être 10 minutes à circuler parmi les rangées. Peut-être était-ce seulement des nuages sombres annonciateurs de pluie.  Elle crut reconnaître le gérant et s’approcha de lui.  Il se retourna vers elle.  « Oh, un autre qui n’a pas l’air en santé », pensa-t-elle.

  • Excusez-moi monsieur, où sont passés tous vos autres types de livres ? Je ne vois que des romans d’horreur et autres livres macabres.
  • Il n’y a plus d’autres types de livres, lui répondit-il sombrement avec un visage austère.
  • Mais pourquoi… commença-t-elle lorsqu’une main lui agrippa soudainement la jambe.

La jeune femme eut un mouvement de recul, mais la main resta fermement accrochée à sa jambe. Qu’est-ce qui la retenait ainsi ? Elle baissa les yeux pour voir un grand et très maigre homme couché par terre, la mine patibulaire et les jambes ensanglantées. Il faisait vraiment peur à voir tellement il était amaigri et sale. Ses yeux étaient globuleux et sa peau décharnée. À sa vue, la jeune femme laissa échapper un petit cri apeuré.

  • Ah ! s’exclama l’homme qui lui tenait la jambe, un sourire carnassier sur le visage. J’ai trouvé mon souper pour ce soir. Hé hé hé… moi qui croyais devoir encore jeûner.

La jeune femme tenta de se dépendre, mais peine perdue. Malgré son aspect décharné, le gaillard avait une prise très solide. Le gérant ne tenta rien pour sortir sa cliente de la situation.

  • Tu dois partir. Ta place n’est pas ici, dit une voix masculine à sa droite.

Pendant qu’elle resta là pantoise devant cet homme décharné et ensanglanté qui lui tenait la jambe, un autre homme s’était approché par derrière. La jeune femme se retourna et étouffa un nouveau cri. C’était un autre employé, elle le connaissait bien celui-là. Ils étaient allés ensemble à la même université et elle l’avait croisé dans plusieurs de ses cours. Pourtant, elle eut de la difficulté à le reconnaître. La moitié inférieure de sa mâchoire était complètement carbonisée et des fils de fer semblaient la maintenir en place. La jeune femme fut si horrifiée de le voir ainsi qu’elle ouvrit la bouche pour hurler, mais aucun son n’en sorti. Il lui prit gentiment la main et donna par la même occasion un bon coup pied dans le ventre de la créature qui lui tenait toujours la cheville. L’homme à terre lâcha finalement prise et vociféra plusieurs obscénités. Le jeune homme aux fils de fer la tira vers lui et la traîna vers la sortie. Elle ne dit pas un mot. Elle était totalement dépassée par la situation et était bien trop horrifiée pour réfléchir. Ils arrivèrent devant la porte de sortie et il la poussa dehors sans ménagement.

  • Ne reviens pas, lui dit-il en fermant la porte derrière elle.

La jeune femme se retrouva sous le chaud soleil d’un début d’après-midi d’été. En se retournant vers la devanture du magasin, elle constata que les vitres étaient teintées et qu’elle ne pouvait pas voir à l’intérieur. Était-ce le cas auparavant ? Elle ne se rappelait pas. Visiblement, elle était encore sous le choc et n’arrivait pas bien à comprendre ce qui s’était passé à l’intérieur. Ce n’étaient pas des employés ordinaires et les clients l’étaient encore moins. Et que dire de cette « chose » qui avait tout l’air d’un clochard et qui avait voulu lui dévorer la jambe pour son dîner ! Ces gens n’étaient pas humains. Elle ne savait pas ce qu’ils étaient, mais une chose était sure, ils n’étaient pas humains. Maintenant qu’elle y repensait, ils lui apparurent comme des cadavres ambulants. Elle se souvint de leurs yeux et c’est ce qui lui avait fait le plus peur. Des yeux effroyablement ternes et blafards. Des yeux sans vie. Cela ne se pouvait pas, elle ne voulait pas y croire.

Étaient-ce des morts ? Avait-elle réellement vu des morts ? Des morts qui lui avaient parlé et touché ? Ça ne se pouvait pas ! Elle n’était pas dans un film d’horreur, mais dans la réalité ! Ce genre de chose n’existait pas. La jeune femme était confuse. Elle se tourna vers la rue pour vérifier si tout le reste était comme à l’intérieur ou si c’était la normalité qui régnait comme cela devait être. Elle regarda de gauche à droite. Une auto passa lentement. Une Beetle jaune. « Normale », se dit-elle. Le parc Samuel-de-Champlain était en diagonale et elle s’y dirigea. Quelques enfants y jouaient sans se préoccuper le moins du monde de ce qui ne faisait pas partie de leur univers. La librairie Partout Ailleurs et la jeune femme confuse qui se tenait devant sa porte étaient vraiment à cent lieues de leurs pensées. Elle pouvait presque entendre leurs cris de joie et leurs rires. Elle regarda plus loin sur la rue. Des gens se promenaient sur le trottoir d’en face, quelques-uns étaient assis à leur balcon à regarder la vie se dérouler dans leur quartier. Personne ne faisait attention à elle. Curieusement, il n’y avait aucun piéton du côté de rue de la librairie. Était-ce le fruit du hasard ou alors un quelconque phénomène relié à ce qui se passait à l’intérieur ? Elle ne le savait pas, mais ce qu’elle savait en revanche c’était qu’elle avait une envie pressante de retourner chez elle et de s’y boucler à double tour. Un frisson l’a parcouru.

Elle regarda de nouveau vers le ciel et se rendit compte qu’il était beaucoup plus tard qu’elle ne le pensait.  Il n’était pas quatorze heures comme elle l’avait cru au départ. Le soleil était beaucoup trop bas et les ombres beaucoup trop allongées. Elle regarda sa montre. « Vingt heures trente ! Déjà ! Mais comment est-ce possible ?», dit-elle tout haut. Avec ce qui venait de se passer dans cette sinistre librairie, il était hors de question qu’elle reste dehors à la tombée de la nuit ! Elle se dépêcha donc de retourner chez elle et comme elle était venue à pieds, elle pressa le pas.

Elle habitait dans un immeuble de six logements à peine à deux coins de rue. Un immense soulagement l’envahit lorsqu’elle vit le gros arbre qui cachait si bien les fenêtres de son appartement. Cet arbre lui permettait lors des étés caniculaires de se mettre bien à l’aise en tenue d’Ève sans être dérangée par les regards indiscrets des voisins d’en face. Déjà la nuit tombait. L’atmosphère du quartier devenait de plus en plus lugubre. Cela se voyait par la manière dont les ombres touchaient le sol. Il y avait quelque chose d’anormal dans l’air de la nuit. La nuit ! Mais comment la nuit avait-elle pu tomber si vite ? Elle courut les derniers pas qui la séparaient de l’entrée de son immeuble. Elle ne voulait absolument pas être dehors cette nuit. Elle ouvrit la porte de l’immeuble, cette maudite porte qui ne barrait jamais toute seule. N’importe qui pouvait la laisser ouverte après être entrée. Pour se rassurer, elle prit donc un soin particulier à bien refermer la porte derrière elle. Montant les marches deux par deux, elle gravit à toute vitesse l’escalier menant à son appartement au deuxième étage.

Encore une fois la lumière au-dessus de sa porte d’entrée était brûlée. Elle avait beau la changer quatre fois par mois, cette foutue lumière brûlait tout le temps. Elle avait déjà fait plusieurs plaintes au propriétaire et cela n’avait rien donné. Celui-ci lui protestait constamment que c’était un vieil immeuble et que le système électrique était parfois défaillant. Elle sortit les clés de son sac à main et essaya d’ouvrir la porte. Il faisait si sombre qu’elle dut s’y reprendre à quatre reprises avant d’y parvenir. Habituellement, l’éclat du lampadaire extérieur éclairait faiblement l’entrée de son immeuble et sa porte d’entrée également, car il y avait une fenêtre vis-à-vis son étage. Mais pas cette nuit, il semblait bien que le lampadaire lui faisait aussi défaut.

La jeune femme pénétra enfin dans son appartement. Après s’être assurée que sa porte était bien barrée, elle s’adossa à celle-ci et se laissa descendre à terre. Son cœur battait à tout rompre. « On dirait que je viens de courir le marathon », pensa-t-elle. Elle mit quelques temps pour calmer son coeur qui battait la chamade, puis elle se releva et se dirigea vers la salle de bain. Son jeune chiot et son chaton étaient tous deux assis devant la porte et ne bougeaient pas. Elle n’y fit pas trop attention tant son envie était pressante de prendre une douche. Elle voulait absolument se laver de cette sombre atmosphère qui lui imprégnait la peau.

Elle avait toujours beaucoup aimé les animaux et ceux-ci le lui rendaient bien généralement. Elle avait donc un chien, un chat, deux perruches ainsi que des poissons tropicaux dans l’aquarium de son salon. Généralement, lorsqu’elle entrait dans son appartement après une course ou au retour du travail, son chien et son chat l’attendaient devant la porte. Ils s’empressaient alors de se mettre dans ses jambes dans une ronde incessante pour lui quêter des caresses, de la nourriture et aussi une porte ouverte vers l’extérieur pour faire leurs besoins. La jeune femme se retourna. Pourquoi ne s’était-elle pas encore enfargée dans les pattes de ses animaux ? Ils étaient restés près de la porte d’entrée et la regardait fixement. Ils avaient l’air inquiet. La queue du chaton battait le plancher et le chiot semblait sur ses gardes. Puis tout à coup, ils se rendirent devant la fenêtre du salon.

Le chien grogna et le chat fit pareil. La jeune femme se dirigea elle aussi vers la fenêtre, espérant, ou peut-être pas, voir ce qui les intriguait tant. Elle ne vit rien d’autre que la noirceur de la nuit. Aucune lune dans le ciel. Voilà donc pourquoi il faisait si sombre dans l’appartement. Habituellement, la lune trouvait toujours le moyen de traverser les feuilles de l’arbre et pénétrer dans son salon pour le baigner dans une douce lueur. Ce n’était visiblement pas le cas ce soir.

Des ombres à l’extérieur attirèrent son attention, mais ce pouvait être n’importe quoi et elle cessa vite de s’y intéresser. Si elle l’avait fait, ce qu’elle aurait vu ne l’aurait pas rassuré du tout.  Possible même qu’elle aurait barricadé toutes ses portes et fenêtres. Mais elle ne vit rien d’autres que des ombres tout ce qu’il y a de plus normales. Elle se détourna de la fenêtre et se dirigea vers la salle de bain en terminant de se déshabiller. Elle alluma la lumière et barra la porte derrière elle, un vieux réflexe de sa jeunesse dans une famille nombreuse. Quelques secondes plus tard, on entendit l’eau de la douche couler.

La jeune femme ne fut pas la seule à s’enfermer chez elle. La sensation de danger avait aussi envahi son quartier. Les résidents ne sachant trop pourquoi, se sentaient aux aguets. Si bien que dès que la nuit fut tombée, tous les habitants du coin s’enfermèrent à double tour chez eux. Les quelques retardataires avaient, pour une raison qui leur était inconnue, l’envie très pressante de retourner chez eux. La plupart prirent leurs jambes à leur cou et ceux qui ne le pouvaient pas le firent le plus vite qu’ils le pouvaient. Ils ne savaient pas d’où venait ce sentiment, mais aucun ne voulait être le premier à le découvrir.

Il n’y avait plus personne dans les rues et même les petits commerces de ce secteur résidentiel avaient fermé plus tôt que prévu. Les quelques rares citoyens qui ne s’étaient pas rendu compte de l’atmosphère lourde qui régnait à l’extérieur le sentirent intensément au moment même où ils mirent le pied dans la rue. Ils s’empressèrent alors de rentrer chez eux et de reporter au lendemain leur course urgente chez le dépanneur. Après tout, ils pouvaient très bien se passer de lait ou de cigarettes pour une soirée. Plusieurs habitants avaient fermé toutes leurs lumières pour passer inaperçus, alors que d’autres au contraire, les avaient toutes allumées pour se rassurer. Tous ceux qui avaient des animaux les avaient rentrés dans la maison. Même les chiens de fond de cour avaient été rentrés dans le garage pour la nuit. Un seul habitant du quartier demeurait encore à l’extérieur et c’était Hubert Caron.

Hubert avait la soixantaine bien avancée. Il venait juste de se réveiller d’un sommeil d’ivrogne et était encore clairement sous les effets de l’alcool. Il habitait une séduisante petite maison d’un seul étage au coin des rues Nobert et Joliette. Si sa maison était encore coquette ce n’était pas parce que celui-ci l’entretenait, bien au contraire. La véritable raison était qu’il avait des enfants adorables. Deux fils, Martin et Denis, sur qui il pouvait toujours compter pour nettoyer et entretenir sa demeure. Ceux-ci préféraient d’ailleurs passer quelques heures par mois à entretenir la maison de leur père, la maison de leur enfance, plutôt que de l’inviter chez eux et d’avoir à montrer leur grand-père tel qu’il était à ses petits-enfants. Les fils d’Hubert savaient depuis bien longtemps que leur père était un cas désespéré, qu’il n’y avait plus rien à attendre de lui. Hubert ne s’était jamais remis de la mort de sa femme survenue quelques années plus tôt. Le problème d’alcoolisme de leur père était déjà présent du temps de leur mère, mais celle-ci avait le don de faire en sorte que son mari ne soit pas envahi par sa maladie. Parce qu’elle s’occupait de lui et par sa seule présence aimante et chaleureuse, Hubert arrivait presque à se contrôler. Mais depuis le décès de sa femme, sa déchéance avait pris le dessus sur sa vie. Ses fils, pour honorer la mémoire de leur mère et parce qu’après tout Hubert était aussi leur père, continuaient de s’occuper de lui en entretenant la maison et s’assurant que son frigo fut toujours plein.

L’homme s’était endormi dans son hamac derrière sa maison. Il était presque vingt-deux heures lorsqu’Hubert se réveilla en sursaut. Au même moment, à quelques rues de là, la jeune femme qui avait vécu une expérience pénible à la petite librairie du coin, venait de pénétrer dans son appartement. Le temps s’était distordu d’une étrange façon et avançait à une vitesse folle. Hubert ne comprenait pas trop la raison de ce brusque réveil. Il était si bien, endormi dans son jardin par cette chaleur de fin de soirée. Maintenant bien réveillé, bien qu’encore un peu saoul, il se leva et entra dans sa maison. Il se dirigea directement vers le frigo. Il avançait dans la noirceur et ne voyait pas grand-chose devant lui.

BANG !

  • Criss de tabarnak !, s’exclama-t-il. Encore cette maudite table.

Hubert voulut s’asseoir pour vérifier son petit orteil qu’il venait juste de cogner contre une des pattes de la table, mais il tomba à la renverse. Il n’y avait pas de chaise là où il avait tenté de s’asseoir.  Il se releva donc péniblement et entreprit d’allumer la lumière de la cuisine. Une fois qu’il put voir clairement où il se dirigeait, il alla vers son frigo et l’ouvrit.  Il était vide.

  • Ces grands vauriens ne sont pas encore venus faut croire.

Il ouvrit un des tiroirs à légumes.

  • Ouais, il est reste une.

Une seule canette de bière trônait dans le fond du tiroir.  Il l’a bu d’un trait et fit un rot sonore.

  • Hum… fit-il songeur, faut que j’aille au dépanneur faire le plein.

Il referma la porte du frigo avec fracas et traversa la cuisine pour sortir à l’extérieur par la porte de devant. Dehors, tout était calme, trop calme, dangereusement calme, mais Hubert ne s’en rendit pas compte tant les brumes de l’alcool avaient envahi son cerveau. Il se dirigea d’un pas qu’il pensait nonchalant et même arrogant, car il ne voulait pas se faire déranger par les va-nu-pieds du quartier. Bien entendu, quiconque l’aurait regardé aurait trouvé que sa démarche avait tout l’air d’une chaloupe sur une mer agitée. Mais personne ne le vit, car il n’y avait pas âme qui vive à l’extérieur.  Hubert était le seul, mais il ne s’en rendit pas compte.

Le dépanneur n’était pas bien loin. En fait, sur le coin opposé à sa maison se trouvait le dépanneur Nobert, ainsi que la petite librairie Partout Ailleurs. Le vieil homme était presque au dépanneur lorsqu’il sentit un étrange frisson lui parcourir l’échine. Sans qu’il sache pourquoi, tous les poils de son corps se hérissèrent. Il leva la tête, surprit. Bien que la lumière du lampadaire au coin de la rue éclairait très faiblement l’obscurité de la nuit, il vit clairement la porte de la librairie s’ouvrir et ce qui lui sembla être des gens en sortirent. Du moins son esprit ne pouvait pas concevoir que cela pouvait être autre chose. Ainsi, il ne comprit pas tout de suite ce que cela pouvait signifier pour lui. Après quelques secondes de décalage, il devint évident, même pour son esprit embrumé, qu’il devait fuir au plus vite. S’il avait été plus alerte, plus jeune, mais surtout moins saoul, rien de tout cela ne serait jamais arrivé et il aurait pu poursuivre sa vie de débauche alcoolique jusqu’à sa mort quelques années plus tard à la suite d’une cirrhose. Malheureusement pour lui, son destin fut tout autre.

Hubert voulut courir vers sa maison en voyant les choses qui sortaient de la librairie. À peine fit-il trois pas qu’il s’enfargea dans une craquelure du trottoir et s’y étala de tout son long. Il se cogna la tête et eut quelques difficultés à se relever. Pendant ce temps, des êtres sortaient de plus en plus de la librairie. Ces êtres que l’esprit d’Hubert ne pouvait assimiler, étaient en fait des morts sortis tout droit des enfers. Lorsque les morts se rendirent compte de la présence d’un vivant tout près d’eux, ils furent pris d’une véritable frénésie et avancèrent rapidement vers le vieil homme.  Hubert se releva du mieux qu’il put. Du sang coulait sur front. Il se retourna pour voir si les choses avaient avancé. Ce simple instant signa son arrêt de mort en le privant des précieuses secondes qui auraient pu lui permettre de sauver sa misérable vie.

En se retournant, Hubert vit une horde de morts-vivants tous plus horribles à regarder les uns que les autres. Ceux-ci se trouvaient à peine à cinq pas derrière lui. Il hurla de terreur et tenta de fuir, mais encore une fois, son corps encore sous l’effet de l’alcool le trahit. Il fit à peine trois pas qu’il s’enfargea encore une fois. Ce qui permit aux morts de se jeter sur lui pour le déchiqueter et le dévorer vivant. Les morts désiraient plus que tout lui retirer et absorber la vie qu’il avait en lui. Après que les zombies eurent fait festin, il ne resta plus grand-chose de l’homme qu’avait été Hubert Caron. Toutefois, quelques minutes à peine plus tard, son cadavre se relèvera et se joignit à la horde des morts qui l’avait attaqué plutôt.

Ces âmes damnées furent les premières à sortir des enfers.

Quelques explications sur ces créatures infernales qui étaient sorties de la librairie Partout Ailleurs

Leur but premier étant de tuer tout être vivant qui croise leur chemin, ils remplissent généralement leur horrible mission avec une joie malsaine. Être privé de l’étincelle de Vie les avait rendus terriblement jaloux. La vue et l’odeur des vivants leurs étaient délicieusement insupportables. Alors dès que l’occasion leur fut offerte de pénétrer dans la réalité du monde des vivants, ils s’y engagèrent telle une horde sanguinaire. Bien que la plupart du temps, ils prenaient plaisir à manger les humains, c’était simplement parce qu’ils pensaient absorber leur étincelle de Vie. Bien évidemment, cela ne fonctionnait pas. Seul Dieu pouvait redonner l’étincelle de Vie aux morts et le regard Divin se portait assez rarement sur les Enfers.

Les pauvres vivants tués par les morts moururent rapidement et malheureusement pour eux, l’accès aux Portes du paradis leur fut interdit. L’âme humaine tuée par des êtres infernaux ne peut pas pénétrer au paradis, car elle est souillée par l’empreinte du Mal. Qu’elle fut sainte ou vilaine n’avait pas d’importance, l’âme appartient alors à Satan qui peut en faire ce que bon lui semble. Bien qu’il soit malgré tout possible de retirer l’empreinte du malin sur une âme souillée, ce genre d’occasion arrivait très rarement. Seuls les archanges et certains êtres angéliques les plus proches de Dieu avaient le grand privilège d’y parvenir par un simple touché et une prière à Dieu. Certains humains touchés par la grâce de Dieu y étaient aussi parvenus, mais au péril de leur vie. La horde d’êtres infernaux qui était sortie de la librairie Partout ailleurs venait directement des enfers et ne pouvait être ni assainie ni réhabilitée au Paradis, car c’étaient des créatures engendrées par Satan lui-même. Ils n’étaient pas humains et ne l’avaient jamais été. Ils étaient une création des enfers et Dieu ne permettrait jamais à de telles abominations d’être accueillis au sein de son Paradis.

Les esprits infernaux cherchaient toujours, et ce, par tous les moyens, à sortir des enfers et à remonter sur Terre avec les vivants. Lorsqu’ils y parvenaient cela ne pouvait signifier qu’une chose : une porte menant aux enfers s’était ouverte. Tous les vivants tués ou simplement mordus au sang par les démons mourraient alors rapidement et allaient rejoindre la horde des démons. Bien évidemment, lorsqu’une porte menant aux enfers est ouverte, les hordes démoniaques font tout ce qui est en leur pouvoir pour que celle-ci demeure ouverte le plus longtemps possible. Car si la porte est refermée, tous les êtres qui en sont sortis sont alors automatiquement retournés aux enfers sans possibilité de rédemption. Aucun ange ne pourra venir sauver ces âmes souillées, car ils ne peuvent pénétrer dans les enfers. Seuls les archanges les plus puissants agissant sur l’ordre du Seigneur le peuvent.

Les morts qui sortent directement des enfers sont des êtres infernaux qui n’ont rien à voir avec les humains. Le mort « humain », celui qui a été tué par un être infernal, mais qui n’a pas encore été aux enfers, n’agit que par réflexe. Il est donc lent et peu coordonné. De plus, son intelligence est très minime, car son esprit est très embrumé. Le mort « humain » n’est habité que par sa soif, son envie irrésistible de vie humaine. On peut donc facilement le distancer et lui tendre des pièges. Il tombera inévitablement dans le panneau. Alors que les êtres infernaux sont très puissants et rapides. Ils sont rusés et malins. Le seul moyen de s’en débarrasser est de leur couper tous les membres, tête y comprise, de brûler leur corps et de s’assurer que les os soient réduits en poudre et dispersés ensuite aux quatre vents. Les détruire n’est donc pas chose aisée.  Les êtres angéliques ont cependant le pouvoir de les ramener, en morceaux ou en entier, aux enfers et également de refermer les portes infernales. Toutefois, les anges étant la plupart du temps fort occupés, il arrive parfois qu’une porte s’ouvre sans qu’ils s’en aperçoivent. Bien que Dieu soit Omniscient, Il ne prend pas toujours la peine d’informer ses anges de tous les événements qui se déroulent sur Terre ou ailleurs dans sa Création.

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