Les guerriers du chaos, Volume 1 – L’amulette d’éternité – Chapitre 2


Les guerriers du chaos, Volume 1 – L’amulette d’éternité

Chapitre 2

Yana était assise à la table d’une sombre auberge. Elle était bien loin de ses repères habituels. Elle attendait son contact dans cet endroit lugubre situé dans le coin le plus reculé du continent Yadiss, tout près des Îles Sauvages. La femme regardait fixement son assiettée de ragoût local. Cela ne semblait vraiment pas appétissant. En effet, de gros morceaux de gras de yatork flottaient à la surface en plus des taches d’huile. Yana mit finalement le plat de côté. Elle voulut héler la serveuse pour se commander une autre bière. Celle-ci semblait cependant fort occupée à repousser les avances d’un groupe de nains de la Montagne de Feu. Habituellement, la race naine de Pralynia n’était pas tellement portée sur le multiculturalisme et limitait autant que possible leurs contacts avec les autres races, sauf pour le commerce de minéraux et autres pierres précieuses qu’ils extrayaient de leurs montagnes et échangeait contre des vivres, des fourrures et quelques babioles dont leurs enfants raffolaient.

Toutefois, les nains de la Montagne de Feu étaient une race à part. Ceux-ci n’éprouvaient aucune réserve à draguer sans vergogne toutes les autres races. Les petits êtres qui résultait de ces accouplements étaient parfois assez étonnants puisque ces nains étaient fertiles avec toutes les races. Un fait assez incongru puisque ce n’était pas le cas des autres clans nains. Un homme venant de l’Ile du Templier avait déjà affirmé à l’aubergiste qu’il avait déjà rencontré un être mi-nain, mi-yatork. Comment un nain qui mesurait environ cinq pieds au maximum, avait-il pu s’accoupler avec une grosse vache de plus de six pieds de haut ? Cela restait un mystère, mais l’homme, bien qu’ayant déjà ingurgité plus de dix bières, avait semblé assez sincère pour miser dix pièces et jurer qu’il reviendrait avec une preuve de ses dires. Cependant, personne ne l’avait revu depuis et déjà plus de deux années avaient passé. Ce n’était toutefois pas la première fois que l’aubergiste entendait de pareilles histoires, toutes plus abracadabrantes les unes que les autres. Néanmoins, à voir la manière dont le groupe de nains de la Montagne de Feu qui étaient attablés près de la porte reluquait sa serveuse, il était presque prêt à croire toutes ces histoires.

Vraiment Yana ne comprenait pas ces nains de la Montagne de Feu. Comment pouvaient-ils trouver attrayante cette serveuse, demi-ogre de surcroît ? C’était tout à fait aberrant. Avec ses deux cents livres de graisse, ses oreilles pendantes, son nez porcin et sa peau huileuse, la serveuse de l’auberge ne se faisait pas souvent draguer par les clients, à moins que se fut par les ogres de passage, mais ils étaient plutôt rares à cette époque de l’année. Pas très intelligente de surcroît, celle-ci semblait apprécier les petites attentions du groupe de nains. L’aubergiste prêtait un oeil unique[1], mais vigilant et attentif, à leurs petits jeux. Yana croyait que c’était parce qu’il n’avait pas très envie de perdre sa serveuse au profit d’un bébé à l’apparence plutôt bizarre. Les bonnes serveuses étaient plutôt rares dans ce coin reculé du continent. L’aubergiste voyait en effet tout ceci d’un très mauvais œil et semblait sur le point d’intervenir pour s’éviter des dépenses supplémentaires. En attendant que son contact arrive, Yana trouvait ce spectacle fort divertissant. Toutefois, sa patience avait des limites.

Cela faisait maintenant près d’une heure qu’Yana attendait. « Encore cinq minutes et je m’en vais. Pour qui est-ce qu’il se prend ce cul terreux!? » C’est à ce moment que la porte de l’auberge s’ouvrit et qu’un homme d’assez petite taille qui avait tout l’air d’un nain même s’il n’avait pas de barbe, pénétra dans l’établissement enfumé et bruyant. Il était tout de cuir vêtu avec un chapeau en feutre orné d’une grande plume rouge. Le nain en apercevant le groupe de ses congénères enfonça davantage son chapeau sur sa tête et remonta le col de son manteau. Il ne tenait manifestement pas à être reconnu. Il n’aurait pas dû s’inquiéter. Les nains de la Montagne de feu étaient déjà saouls et trop préoccupés à faire des avances à la serveuse. Un dragon serait entré dans l’auberge qu’ils ne s’en seraient pas aperçus. Puis sans un autre regard vers les nains, Knor-sans-Barbe fit signe à l’aubergiste de lui servir une chope de bière. Il scruta momentanément la foule présente dans la salle et repéra Yana assise au fond par son regard sombre et farouche. Il avança d’une démarche boiteuse et s’assit en face d’elle sans prononcer un mot. Il soutint son regard sans broncher. La serveuse arriva et servit le petit homme. Ce qui mit fin au duel de regard auquel se livraient les deux protagonistes.

Finalement, le nain se mit à rire et s’exclama joyeusement : « Maintenant, parlons affaires. »

  • Je veux trente pièces d’or, dit le nain.
  • D’abord, montre-moi cette carte et je te dirai alors combien tu auras, ajouta Yana.
  • Très bien. La voici, dit Knor.

Il sortit alors de l’une de ses nombreuses poches un vieux parchemin qui était visiblement dans un état de décomposition avancé. Il nettoya la table des débris de nourriture à l’aide d’une de ses manches et y déroula le parchemin. Knor montra une région du doigt.

  • Voici l’endroit où se trouve ce que tu cherches.

L’air nullement impressionné, Yana regarda l’ensemble du parchemin et l’endroit qu’indiquait le petit homme.

  • Est-ce qu’il y a des chemins connus qui mènent à cet endroit?
  • Écoute ma petite dame, moi je te vends la carte et toi tu t’occupes de la manière dont tu te rendras à l’endroit indiqué par le X.
  • Ouais… Je veux bien, mais les distances ne sont même pas inscrites sur ta fameuse carte. Il y a juste des petits dessins qui semblent indiquer les forets, montagnes et cours d’eau. Leurs noms ne sont même pas écrits. Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’une carte pareille? Tu veux m’arnaquer c’est ça ?, demanda Yana avec colère.

Sur ces derniers mots, elle se leva d’un bond, sortit son épée et en pointa la pointe sur la gorge du nain. Celui-ci ne broncha pas et osa même afficher un air profondément ennuyé.

  • Oserais-tu te moquer de moi nabot ?
  • Ne t’énerve pas comme ça belle dame. J’ai autre chose pour toi si tu ranges ton épée si pointue.

Yana attendit encore quelques secondes pour faire bonne mesure et démontrer que si elle se rassoyait c’était de son propre chef et non à la demande du nabot.

  • J’ai une autre carte que j’ai pu obtenir de manière, disons, détournée. Mais le prix de celle-ci est bien plus élevé.
  • À qui l’as-tu volé?
  • Moi! Mais que vas-tu chercher là? Me traites-tu de voleur?
  • Non, plutôt de vil petit escroc qui cherche peut-être à me flouer d’une trop grande partie de ma bourse.

Le teint du petit homme devint aussi rouge que la brique et il porta la main à sa ceinture à la recherche de sa dague. Mais celle-ci n’était pas à sa place habituelle.

  • C’est cela que tu cherches?

Yana lui balança sous le nez une jolie dague en argent.

  • Tu n’es pas le seul à posséder quelques talents, dit Yana avec sarcasme.

Le nabot était impressionné. Rares étaient les gens qui avaient réussi à le surprendre à son propre jeu de cette façon. Il se ressaisit et reprit la dague que Yana lui tendait. Son humeur radoucit, il lui dit :

  • Je ne cherche pas à te flouer comme tu le dis si bien. J’ai quelques dettes d’un montant plutôt élevé et cette vente me permettra de vivre encore quelque temps.
  • N’essaie pas de m’apitoyer. Tu ne sais pas à qui tu t’adresses. Maintenant, dis-moi le nom de celui à qui tu as volé cette autre carte.

Il la regarda avec soupçons. Serait-elle un sbire de Mercari ou d’un autre de ses ennemis?

  • Pourquoi tiens-tu à savoir le nom de l’ancien propriétaire? Tu sauras que ce n’est pas dans mes habitudes que de divulguer le nom de mes sources.
  • Me prends-tu pour une idiote? Je veux savoir à qui j’aurai affaire si l’ancien propriétaire se décide à faire des représailles. De plus, je ne doute pas un instant que tu donneras mon nom dès que celui-ci voudra retrouver son bien et fera un peu pression sur toi.
  • Bon, je veux bien te le dire, dit-il sournoisement, mais c’est un renseignement qui a un prix. Tu dois savoir que rien n’est gratuit de nos jours.
  • Montre-moi d’abord l’autre chose que tu me réservais et nous parlerons des prix ensuite.

Le nabot sortit une deuxième carte de sous sa veste. Celle-ci semblait aussi vieille que la première. Il la déroula sur la table par-dessus la première.

  • Encore un autre de tes tours? Cette carte est vierge! Nabot, je t’avertis…
  • Femme de peu de foi, prends donc patience au lieu de m’insulter continuellement.

Il prononça alors des mots que Yana ne reconnut pas. Pourtant, elle était douée pour les langues et elle avait beaucoup voyagé. Dans son arrogance, elle pensait connaître ou du moins reconnaître tous les langues et idiomes de Pralynia. Quelques secondes après que le petit homme eu prononcé ses étranges mots, la carte vierge se teinta de différentes couleurs chatoyantes. Les indications de la première carte apparurent alors, ainsi que les distances entre les différents points significatifs. Yana fit son possible pour demeurer impassible, car elle savait qu’à la moindre réaction de sa part, le nabot doublerait son prix pour les cartes.

  • Les indications de la deuxième carte n’apparaîtront que si elle est superposée à la première et que les mots sont prononcés. Tu n’imagines pas quelles astuces j’ai du déployer et les dangers que j’ai dû encourir pour obtenir ces cartes…
  • Peuh! Si tu penses que ta magie m’impressionne. J’ai moi-même des talents de mage et je peux faire apparaître des choses dont tu n’imaginerais même pas l’existence. Alors ton petit tour de passe-passe, ça ne vaut pas plus que 100 pièces d’or !, dit Yana.
  • Cent pi…

Le petit homme s’étrangla avec la gorgée de bière qu’il venait de prendre. Il toussa à quelques reprises, puis il réussit à se donner un air estomaqué et outragé à la fois.

  • J’en demande cent fois plus, mille fois plus !

Yana ne répondit pas et le regarda d’un air impassible et sûr d’elle-même. Elle attendait le vrai prix.

  • Mille pièces, pas une de moins, argumenta le nain.
  • Deux cents et j’en mets beaucoup je trouve, contredit Yana.
  • Non, non, sept cent cinquante au moins.
  • Trois cents et c’est mon dernier mot. Autrement tu prends le risque de te faire rosser par tes créanciers. C’est à prendre ou à laisser.
  • À ce prix-là, c’est sur que je vais me faire rosser, argumenta-t-il.

Le nain paraissait ennuyé, mais Yana n’en avait cure. Elle savait qu’elle lui proposait déjà plus que de raison pour ses cartes. Alors que le petit homme, lui, savait la mercenaire fortement intéressée, mais il sentait également que s’il gardait un prix aussi élevé, elle s’en irait. De plus, au détour d’une rue, un soir de nuit sans lune, il ne serait pas autrement surpris de savoir qu’elle ne se gênerait pas pour lui trancher la gorge et le détrousser de ses cartes et autres biens qu’il aurait sur lui à ce moment-là. Il lui faudrait être prudent et se méfier d’elle, même après la vente. Elle semblait encore plus sournoise que lui.

  • Disons cinq cents pièces d’or et n’en parlons plus, finit-il par dire en bougonnant.
  • C’est d’accord, mais tu me tranches la gorge!, lui dit-elle avec un sourire narquois.

Le petit homme la regarda d’un drôle d’air. Avait-elle le pouvoir de lire aussi dans ses pensées? Elle sortit une bourse de cuir souple rudement rebondi des replis de sa tunique et le lui lança. « En voici quatre cents cinquante et tu n’auras pas un sou de plus de moi. » Le petit homme ne dit rien de plus et prit la bourse qu’elle lui offrait. Elle roula les cartes et les attacha à sa ceinture. Pour une deuxième fois, elle pointa la dague du petit homme sur sa gorge. La femme exigea le nom du précédent propriétaire et les mots magiques pour la carte. Le nain hésita une seconde de trop. Une goutte de sang perla à la pointe de la dague et roula sur sa gorge et s’engouffra dans le col de sa tunique. Décidément, cette femelle avait de la suite dans les idées. Il lui serait impératif de s’en protéger d’une manière ou d’une autre par la suite. Le nabot dégluti avec douleur, sa pomme d’Adams se frottant à sa propre dague.

  • C’est bon, je vais te le dire. Je l’ai pris dans les coffres de Mercari, le Bonze fou, fini pas avouer le nain.

Yana siffla.

  • Dis donc ! Tu n’as pas floué n’importe qui. Il est connu pratiquement partout sur ce continent. En plus, ce n’est pas quelqu’un de facile à duper. Il a une longue mémoire, tu le sais sûrement.

Yana retira la dague du cou du nain et le lui remit.

  • Tu dois être fou ou complètement stupide ou bien encore les deux à la fois, lui dit-elle.

Le nain regarda sa nouvelle bourse avec envie et adoration.

  • Tout à un prix, lui répondit-il et il prononça les mots pour la carte. Retiens-les, car je ne te les dirai pas une troisième fois, dit-il.

Puis, il prit ses affaires et quitta l’auberge en lançant une pièce d’or à l’aubergiste pour le prix de sa consommation.

 

[1] Il avait perdu l’autre des années plus tôt lorsqu’il avait sauvé sa petite ogresse de monstres (et clients de surcroît) sanguinaires qui voulaient l’utiliser comme repas. Qui aurait cru qu’une ogresse pouvait être si sans défense ? Il est vrai qu’elle ne brillait pas particulièrement par son intelligence.

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