Défunt par erreur


Voici une petite histoire d’horreur que j’ai publié dans le Sans Papier de février 2008.


Bonne lecture.


Défunt par erreur


En rentrant de travailler, Pierre avait surpris une conversation téléphonique entre sa femme et son meilleur ami Sébastien. Il y était question d’un secret qu’il ne devait absolument pas savoir. En attendant d’être mis au parfum, il fit comme si de rien n’était. Il connaissait Sébastien depuis de nombreuses années, bien avant de rencontrer sa femme. Il ne pouvait pas, non, il lui était impossible d’imaginer une histoire entre eux. Toutefois, un doute subsistait. Un doute qui ne fit que s’amplifier avec le temps et qui, bientôt, pris toute la place dans son cœur. Au point, de lui faire perdre la tête et peut-être… son âme.


Il était debout, à l’entrée de sa chambre et regardait son lit fixement. La chambre était en désordre. Des souvenirs douloureux lui revinrent en mémoire.


De retour à la maison après le boulot, Pierre était descendu de sa moto et l’avait rangée près de l’entrée. Un bouquet de fleurs à la main, miraculeusement préservé du vent, il sonna à la porte. Encore une fois, il avait oublié ses clés au bureau. Quelques secondes plus tard, une jolie femme aux yeux verts et rieurs vint ouvrir. Elle était grande, avait un sourire coquin et de magnifiques cheveux roux qui lui tombaient sur les épaules.


–          Tu as encore oublié tes clés à ce que je vois,  lui dit-elle avec ce sourire invitant.


Il entra et lui tendit le bouquet de roses rouges.


–          Oh Pierre, elles sont magnifiques, tu n’aurais pas dû, dit-elle, tout émerveillée de ce cadeau inattendu.


Tendrement enlacés, ils se rendirent au salon.


–          Je suis désolé ma belle, mais je ne peux rester que quelques minutes, dit tristement Pierre.


–          Mais pourquoi ?, demanda Annie.


–          Parce que je dois encore faire du temps supplémentaire ce soir. Nous avons un gros contrat que nous devons absolument terminer dans les délais prescrits. D’ailleurs, je t’en ai parlé hier, mais comme d’habitude, tu ne m’écoutais pas. Maintenant excuse-moi, mais je dois m’en retourner.


Sur ce, Pierre l’embrassa sur la joue et s’en alla. Annie ne se vexa pas de ce commentaire. En temps normal cela aurait sûrement provoqué une autre de leurs nombreuses disputes, mais ce soir-là, elle ne s’en rendit pas compte tellement elle était préoccupée par son petit rendez-vous secret.


Lorsqu’elle ne vit plus son mari par la fenêtre, elle se précipita sur le téléphone pour appeler Sébastien.


–          Sébastien? C’est Annie. Pourrais-tu venir ce soir? Pierre ne sera pas là, il devrait revenir très tard. Tu peux venir! C’est parfait, je t’attends.


Pierre termina beaucoup plus tôt que prévu. Le client avait finalement accordé un délai supplémentaire pour terminer le projet et le directeur du service avait décidé de donner une soirée de congé bien méritée à ses employés. Il monta les quelques marches menant au balcon, fouilla vainement dans les poches de son manteau de cuir. Ses clés restaient introuvables encore une fois. « Maudites clés », jura-t-il.


Au moment où il allait sonner à la porte, il entendit la voix d’Annie. « J’espère que Pierre ne rentrera pas tôt ce soir, je n’ai pas envie qu’il nous surprenne en flagrant délit ». Puis, deux rires se firent entendre. Pierre regarda par la fenêtre. Ce qu’il vit lui brisa le cœur : Sébastien et Annie étaient assis, très près l’un de l’autre. Tous les deux souriaient de bonheur. Pierre descendit les escaliers sans dire un mot. Son visage exprimait un immense chagrin.


Le jeune homme s’arrêta soudainement. « Mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter cela? Pourquoi? Je l’aimais tant! Ils vont me le payer, les sales hypocrites! », pensa-t-il, désespéré. Jamais il n’avait eu si mal. Il ne put supporter cette douleur plus longtemps. Il se refusait d’être le cocu du quartier…de la part son meilleur ami de surcroît!


Il retourna sur ses pas. Il ouvrit d’un geste brusque la porte de sa maison. Légèrement étonné de constater que sa femme n’avait pas verrouillé la porte, il pénétra aussitôt dans le salon. Sébastien et Annie restèrent pétrifiés de surprise. S’il avait alors eu un fusil entre les mains, il les aurait tués sur le champ, sans poser de question. Heureusement, il ne l’avait pas sur lui. Au lieu d’une effusion de sang, les proches voisins eurent droits à des cris de fureur et de désespoir.


–          Comment avez-vous pu me faire une chose pareille? Vous n’êtes que des sales… Je vous hais, hurla-t-il.


–     Mais qu’est-ce qui te prend Pierre? Tu es fou? Il ne s’est rien passé, dirent la femme et l’homme simultanément. Nous avons seulement…


Mais Pierre, aveuglé par la colère et n’en croyant rien, ne prit pas la peine d’écouter la suite de leurs explications. De rage, il projeta par terre le pot de fleurs près de l’entrée. Les fleurs séchées s’effritèrent aisément. Les pétales et les feuilles se répandirent sur le sol. Un lourd parfum emplit toute la pièce. Pierre sortit précipitamment, claquant fortement la porte. Jamais il n’avait été aussi malheureux qu’en ce moment.


Il roula sur sa moto pendant quelques temps. Il ne savait que faire, ni que penser. Finalement, il entra dans un bar et il se soûla autant qu’il put. Après un nombre impressionnant de consommations pour un homme de sa corpulence, le barman lui dit : «  Je crois que tu as assez bu, mon vieux. Tu devrais rentrer chez toi. Je vais t’appeler un taxi si tu veux. »


–          Mêle-toi de ce qui te regarde, répondit Pierre d’une voix bourrue. Si j’ai envie de me soûler à mort parce que ma femme m’a trompé, c’est mon affaire, pas la tienne !


Après plusieurs tentatives infructueuses pour chercher la bagarre, le barman finit par le jeter dehors. Pierre marcha en zigzaguant dans la rue pendant quelques secondes, puis il s’effondra sur le trottoir, près de sa moto.


Il faisait jour. La matinée semblait bien avancée. Pierre se réveilla lentement sur son divan. Il se sentait complètement désorienté. Il héla sa femme. Seul le silence lui répondit. Tout était étrangement calme dans la maison. Il regarda sa montre et en conclut qu’Annie n’était pas là. Probablement qu’elle était déjà au travail. Comme un automate, il se leva et se dirigea d’un pas lourd vers la salle de bain. Tout tanguait encore autour de lui. Il prit une douche et se rasa. Il se sentait déjà mieux.


–          Mon Dieu, mais qu’est-ce qui m’a pris hier soir ?, pensa-t-il en reposant son rasoir sur son support.


Il se rappelait maintenant quelques bribes de la querelle qu’il avait eue avec Sébastien et Annie.


–          Je crois qu’ils avaient parlé d’une surprise pour mon anniversaire, mais j’étais tellement confus que je n’ai pas prêté attention, se dit-il à voix haute. C’est aujourd’hui ma fête, ça doit être vrai et moi, comme un con, j’ai tout de suite sauté aux conclusions. Quel minable je fais…


Plein de remords, Pierre ne prit pas le temps de s’habiller et appela sa femme sur son cellulaire. La boite vocale lui répondit. Il laissa un petit message d’excuses et demanda de le rappeler dès que possible. Il téléphona ensuite à Sébastien, mais celui-ci ne répondit pas non plus. « Bon, je réessaierai plus tard ». Il se dirigea alors vers la chambre pour s’habiller et se préparer pour le travail. Il s’arrêta brusquement devant l’entrée de celle-ci. Un incroyable désordre y régnait. Des rubans et du papier d’emballage encombraient le plancher.


Dans son esprit, fortement embrumé par l’alcool, la honte, la colère et la peine ressenties par la présumée trahison, lui étaient devenues insupportables. Il se souvint soudain : après s’être momentanément assoupi sur le trottoir, il s’était levé et avait enfourché sa moto. Il était retourné chez lui malgré son état d’ébriété avancé. En route, il avait eu quelques problèmes mécaniques, mais rien d’assez grave pour l’empêcher de rentrer.


Il avait senti confusément que sa place n’était plus dans ce monde. Mais il ne voulait pas partir seul. Parvenu tant bien que mal à son domicile, il pénétra dans son garage. Il ouvrit une armoire et en sortit son fusil de chasse. Celui-ci était déjà chargé. Au grand mécontentement de sa femme, malgré tous les avertissements de celle-ci et des disputes houleuses que cela avait engendrées, il l’avait toujours laissé chargé. Il s’était toujours dit que le jour où il en aurait réellement besoin, peut-être n’aurait-il pas le temps de le charger. Il avait donc tenu bon devant les vaines menaces de sa femme. Bizarrement, son arme lui sembla légère. Il entra dans la maison, monta les escaliers menant à l’étage et se rendit à sa chambre. Les petits rires s’échappant de celle-ci ne firent qu’accentuer sa fureur.


–          Comment peut-elle faire ça dans notre chambre ?, se demanda-t-il.


Il ouvrit la porte, le regard de terreur des deux amants croisa le sien durant quelques secondes. Il tira deux fois, les atteignant tous les deux à la tête.


Pierre se souvenait maintenant et son regard alors changea. Il sortit sans bruit de sa maison et se rendit au cimetière. Se retrouvant devant le mausolée de sa famille, il regarda tout autour de lui. Il n’y avait pas âme qui vive. Il ouvrit le battant de bronze et pénétra à l’intérieur. Sans hâte, il souleva le couvercle du cercueil tout neuf qui reposait là. Très calmement, il constata qu’il y avait déjà quelqu’un à l’intérieur. Il ne fut pas surpris de constater que le corps dans le cercueil était le sien. Puis, lentement, il disparut et le cercueil se referma sans bruit.


Quelques jours plus tard, ces meurtres sordides firent la une des journaux à sensation. On y rapportait le décès par mort violente d’un homme et d’une femme dans la chambre à coucher d’une maison de banlieue. Les meurtres avaient eu lieu quelques heures à peine avant l’aube. La police n’avait pas encore de détails sur le motif de ces assassinats. Curieusement, en plus de la grande quantité de sang et de cervelle qui recouvrait le lit, du papier d’emballage jonchait le sol. Comme si les victimes préparaient un éventuel anniversaire.


Également, en page trois, on rapporta aussi le décès, survenu plus tôt en début de soirée du jour des meurtres, d’un motocycliste en état d’ébriété avancé.

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