Les horreurs de la loterie


Petite nouvelle que j’ai préalablement publié dans Les chroniques de la trentaine dans le Sans Papier (http://benhur.teluq.ca/wordpress/sanspapier/chroniques/espace_prive/espace3_0411/)

 

Il était vingt-trois heures. Par un beau soir d’été, Aline rentrait chez elle. Elle venait de passer la soirée avec Lucien. Ils étaient allés manger dans un charmant petit restaurant,      puis au cinéma. Elle avait passé une merveilleuse soirée en sa compagnie. Si elle continuait à le voir aussi souvent, elle finirait par tomber amoureuse de lui.

–       Ce qu’il est beau, dit-elle tout haut, et tellement gentil!

Après un divorce houleux et tant de temps passé seule, elle ne pensait pas retrouver l’amour un jour. Pourtant, il semblait bien que le Ciel ne l’avait pas oubliée et que ses prières étaient sur le point d’être exaucées. Encore remplie du bonheur de sa soirée, elle mit son pyjama et se glissa dans son lit. Je sens que je vais faire de beaux rêves cette nuit, pensa-t-elle. Quelques minutes plus tard, la fatigue et l’énervement de sa journée firent leur œuvre, et elle s’endormit. Mais vers deux heures du matin, le téléphone sonna. La femme encore tout endormie se leva pour répondre au téléphone. C’était Lucien.

–       ALINE! ALINE! TU AS GAGNÉ!, hurla-t-il dans le téléphone.

–       Franchement Lucien, est-ce que tu as vu l’heure? Il est deux heures du matin, tu aurais pu attendre à demain pour m’appeler, lui dit-elle d’une voix légèrement grognonne.

–       Mais non Aline, tu ne comprends pas, tu as gagné le million, s’écria-t-il.

L’esprit encore embrumé par le sommeil, elle ne saisit pas tout de suite le sens de ses paroles.

–       Comment ça, j’ai gagné le million? lui répondit-elle.

–       Le numéro de loterie que tu m’as donné pour que je le vérifie, eh bien c’est le numéro gagnant, dit-il.

–       Hein! T’es sérieux? Je suis millionnaire!, hurla-t-elle.

–       Vite, viens chez moi, on va fêter ça, oublie pas ton billet.

–       Oui, oui, j’arrive tout de suite, dit-elle et elle raccrocha.

Ne prenant pas le temps de réfléchir à la situation, Aline s’habilla en hâte et mit le billet dans sa poche. Elle saisit le téléphone et appela un taxi. Celui-ci arriva cinq minutes plus tard. Elle y monta, s’installa confortablement sur la banquette arrière et donna les indications au chauffeur.

Au milieu du trajet, elle se demanda pourquoi Lucien lui avait demandé d’apporter son billet. Elle n’en aurait sûrement pas besoin, alors pourquoi le lui avait-il demandé? Peut-être que Lucien veut revérifier le numéro, pensa-t-elle. Ou peut-être qu’il voulait aller avec elle au bureau de Loto-Québec au matin, lorsqu’il serait ouvert. Ne s’en préoccupant plus, elle laissa ses pensées vagabonder vers le prochain voyage qu’elle ferait, sûrement à Bora Bora avec… Lucien. Elle avait encore le sourire aux lèvres lorsque le taxi s’arrêta enfin. Elle laissa un généreux pourboire au vieil Haïtien qui l’avait reconduite vers son bien-aimé. Elle pouvait bien se le permettre maintenant. Il la remercia chaleureusement, mais elle n’écoutait pas. Quelques instants plus tard, elle frappa à la porte d’entrée. Lucien lui ouvrit et l’accueillit avec une bouteille de champagne.

–       Ah! te voici enfin, je croyais que tu ne viendrais plus. Viens on va fêter ta nouvelle fortune, s’exclama-t-il avec un sourire charmeur.

Et il la prit aussitôt dans ses bras et l’embrassa avec passion. Aline ne s’attendait pas à tant et ce baiser eut sur elle un effet ravageur. Cela faisait des années qu’elle n’avait pas eu droit à un tel baiser. Puis il la fit s’asseoir au salon et il partit en direction de la cuisine chercher des verres. Il versa le champagne et revint auprès d’elle. Ils portèrent un toast. Une quinzaine de minutes plus tard, Aline dormait profondément. Lucien s’approcha du fauteuil où elle s’était endormie, il la chatouilla, lui parla et même la gifla, mais elle ne se réveilla pas. Il sortit de sa poche un flacon.

–       Il est très efficace ce somnifère, dit-il à haute voix.

Il sortit de son autre poche une seringue remplie d’un liquide laiteux et le lui injecta.

–       Avec ça ma vieille, c’est l’aller direct au cimetière, et à moi la fortune.

En effet, quelques minutes plus tard, la pauvre femme était morte. Il la fouilla, trouva le billet de loterie et le mit dans sa poche.

Il était maintenant trois heures trente du matin. Lucien transporta le corps d’Aline dans le coffre arrière de sa voiture. Comme il passa par son sous-sol pour avoir accès à son garage, personne ne le vit. Il prit l’autoroute pour sortir de la ville.

Sur une lointaine route de campagne, il aperçut dans son rétroviseur une voiture de police de la Sûreté du Québec, les gyrophares allumés. Des sueurs froides lui coulèrent dans le dos. Il devait absolument rester calme et faire comme si de rien n’était. Il n’avait pas fait d’excès de vitesse, ses papiers et sa voiture étaient en règle, ça ne devrait être qu’un arrêt de routine. Il se rangea donc sur le bas-côté. Le policier descendit de son véhicule, la main sur son révolver et s’approcha de la voiture beige. Lucien avait les mains moites et crispées sur le volant. Il se força à se détendre. Le policier regarda dans la voiture, l’air inquisiteur, puis il lui demanda ses papiers. Lucien ne se fit pas prier. Le policier les examina brièvement et les remit à Lucien.

–       Vous vous rendez où par une heure pareille? lui demanda-t-il.

Lucien fut légèrement pris au dépourvu, mais il se ressaisit rapidement.

–       Je reviens de chez des amis et je m’en retournais chez moi.

–       Vous avez bu?

–       Ma dernière bière à minuit, monsieur l’agent.

–       Vous habitez en ville selon votre permis de conduire, alors vous ne roulez pas dans la bonne direction, lui répondit-il d’un ton suspicieux.

–       Je sais. Je suis allé reconduire un de mes amis chez lui et il a oublié ses clés dans la voiture. J’ai donc rebroussé chemin pour les lui rendre. Je sais qu’il travaille au matin, donc il en aura besoin.

Il lui montra le trousseau de clés d’Aline. Heureusement, aucun pompon de fanfreluche ne pendait après, pas plus que d’autres trucs féminins du genre. C’était un trousseau de clés des plus impersonnels. Digne d’un gars. Il ne savait pas pourquoi il avait gardé ses clés sur lui lorsqu’il l’avait fouillée. Heureusement qu’il les avait gardées. Souvenir macabre, mais chanceux, pensa-t-il brièvement.

–       Très bien. Ne traînez pas dans le coin, il y a des voisins qui se sont plaints de rôdeurs.

Lorsque Lucien ne vit plus la voiture de police derrière lui, un grand poids quitta ses épaules. Il démarra sa vieille Impala et continua en direction du nord. Lorsqu’il fut certain qu’il n’y avait personne sur la route en avant ni en arrière, il s’arrêta près d’un boisé. Une petite route de campagne, à peine visible et croulant sous les ornières coupait le bois en deux. Lucien stationna la voiture assez loin sur la petite route pour être certain que personne de la grande route ne le verrait. Il venait souvent chasser dans ses bois lorsqu’il était plus jeune, il connaissait les environs. Il n’y avait pas âme qui vive à moins de deux kilomètres des deux côtés. Il était certain qu’il n’y aurait pas de témoin.

Il enterra le corps d’Aline dans les profondeurs de la forêt. Il avait pris toutes les précautions possibles, il s’était débarrassé de la seringue et du restant de la drogue. Au retour, beaucoup plus loin sur la grande route, il les avait enterrés dans le bois et aucune voiture n’avait croisé la sienne. Il avait transporté le corps avec des gants pour qu’il n’y ait pas d’empreintes, le problème des cheveux ne se posait pas, il était chauve depuis plus de dix ans maintenant. Il avait lavé le verre dans lequel elle avait bu. Il avait effacé les traces de pneus de sa voiture et ses traces de pas lorsqu’il s’était rendu dans la forêt. Oui, il avait bien pris toutes les précautions possibles. Bref, il avait commis un meurtre parfait, du moins le croyait-il.

Il était maintenant chez lui, assis dans son fauteuil préféré. Il devait bien s’avouer qu’il avait quelques remords de l’avoir tuée. Après tout, c’était sa meilleure rencontre depuis longtemps. Encore hier soir, ils étaient allés au restaurant ensemble et ils s’étaient bien amusés. Et il avait presque cru lui-même à son baiser passionné. S’il ne l’avait pas tuée, il serait peut-être tombé amoureux d’elle. Mais le fait que j’aurais pu être millionnaire à sa place m’a fait perdre la tête, pensa-t-il, et puis l’amour ne remplacera jamais l’argent. Avec un million, je peux acheter toutes les femmes que je veux! Beaucoup plus belles et plus jeunes qu’Aline.

Mais il sentait que quelque chose n’allait pas. Et ce, depuis le tout début, depuis qu’il avait voulu l’assassiner, après qu’il eut pris les numéros en note pour les vérifier par la suite. Il avait senti que quelque chose clochait, mais il n’y avait pas prêté attention. Il avait l’impression qu’il avait oublié quelque chose, quelque chose de vraiment important. Pourtant tout concordait : la validité des numéros, la perfection du meurtre, l’absence de témoin, l’absence de famille et d’amis dans la vie d’Aline. Ce qui fait que personne ne s’inquiéterait de son absence avant plusieurs jours, peut-être même des semaines ou des mois. Il ne comprenait pas d’où venait son malaise.

Tout à coup, mû par une soudaine intuition, il sortit le billet de loterie de sa poche et l’examina de plus près. Son visage se crispa en une expression d’horreur. En un éclair, son million partit en fumée et il se vit brûler en enfer pour l’éternité, coupable du meurtre qu’il avait commis par convoitise. Il resta quelque temps dans son fauteuil, sans bouger, sans boire, sans manger, sans rien faire. Osant à peine respirer.

Les remords et l’horreur de son geste planifié le terrassaient. Un étau serrait sa gorge et son cœur de plus en plus. Il avait peine à respirer. Puisant dans ses dernières ressources, à pas lents, il alla dans sa chambre, ouvrit le tiroir de sa table de chevet et il y prit son révolver. Il retourna dans le salon, s’assit dans son fauteuil, pointa le canon de son arme contre sa tempe. Il respira encore une dernière fois, sa résolution était prise, il ne pourrait plus jamais se regarder en face et il appuya sur la gâchette. Sa cervelle et une partie de sa boîte crânienne éclaboussèrent le dossier du fauteuil. Le billet qu’il avait encore dans la main tomba sur le plancher. Quelques gouttes de sang rouge vermillon tachaient le blanc immaculé du billet.

Deux semaines plus tard, le voisin de Lucien s’inquiétait pour lui. Cela faisait déjà plusieurs jours qu’il essayait de le contacter, mais sans succès. Un beau matin, il se décida. Il se présenta à sa porte et cogna encore une fois. Bizarrement, une forte odeur de pourriture s’en dégageait. Avec les chaleurs qu’il y avait eu dernièrement, peut-être était-ce ses poubelles qui puaient autant. Un mauvais pressentiment lui serra le cœur un instant. Il prit la clé que Lucien lui avait donnée il y a longtemps et ouvrit la porte. En entrant dans le salon, l’odeur devint intenable, tellement forte qu’elle lui donna la nausée. Puis, il fit la macabre découverte du corps en putréfaction de son ami. Sur le coup, il pensa s’enfuir tellement l’odeur le prenait à la gorge. Mais un papier bizarre retint son attention. Il s’avança vers le cadavre et il ramassa le billet qui était à ses pieds. C’était un billet de loterie daté du douze juillet 2010. Osant à peine le regarder, il s’aperçut que les yeux laiteux de son ami et voisin depuis vingt ans semblaient regarder fixement le calendrier accroché au mur. Le mois de juillet 2011 était affiché. Curieusement, une seule tache de sang avait souillé le calendrier. Il y avait une coulisse qui descendait depuis la case du douze. Alors lentement, à reculons, il sortit de la maison et composa le 911 avec son cellulaire.

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5 réflexions sur “Les horreurs de la loterie

  1. Bravo! Cela me fait penser à Ella Balaert. Avez-vous lu Pseudo, son dernier roman ? Je crois que c’est fait pour vous : un roman par mail, où trois femmes inventent une femme, Eva, dont chacune écrit les mails à tour de rôle. L’enjeu est de séduire un homme, Ulysse. Un jeu de masque fort périlleux, où l’ identité elle-même est remise en question. L’écriture est somptueuse, précise, presque précieuse, et si sensuelle… C’est un peu Les liaisons dangereuses, aujourd’hui.
    Je viens de le découvrir, et je le présente en ce moment sur mon site de philosophie :
    http://jeanpaulgalibert.wordpress.com/
    A bientôt, peut-être…

  2. Outch! Mais cet homme ignorait donc que les gagnants dispose d’un an pour réclamer leur gain? 🙂 C’est pas mal bien! Ça m’a tenu en haleine!

    1. J’ai compris en plein milieu de la nuit que c’était avec les numéros de la semaine mais avec un billet de l’année passé! d’après moi j’étais pas assez concentré! Désolée Aragonne de ce mal entendu 🙂
      J’aime beaucoup tes histoires tu sais!

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