LE DINER DE BIG BOB


 

C’était l’heure du dîner et il faisait un froid terrible. C’était le mois de décembre le plus froid qu’avait connu la ville de New York depuis plusieurs décennies. Certains parlaient même de froideur du siècle. Pourtant, le centre-ville de New-York ressemblait à une fourmilière tant il y avait de gens qui sortaient des édifices à bureaux pour aller manger et en profiter pour faire leurs dernières emplettes pour les Fêtes qui approchaient. Un petit restaurant tout simple, nommé Le Dîner, était déjà bondé.

Un gros homme se parlait tout bas. Ses joues étaient toutes rouges à cause du froid et de l’effort qu’il avait fourni pour se rendre de son travail jusqu’au restaurant.  Son bureau se trouvant à une cinquantaine de mètres, il avait décidé de venir à pied.  De grosses gouttes de sueur, surprenantes en ce froid glacial, lui coulaient sur le côté du visage.  « C’est la dernière fois que je viens ici à pied par un froid pareil, se dit l’homme. La prochaine fois je ferai monter mon diner jusqu’à mon bureau. » 

Il s’appelait Robert Horton, mais tous le monde le surnommait Big Bob à cause de sa grosseur. Cependant, il n’en savait rien, car quiconque aurait osé l’appeler ainsi aurait reçu une raclée bien méritée. Comme le pauvre Jimmy Barney qui lui avait fait une mauvaise plaisanterie l’année dernière, lors d’un party de bureau bien arrosé. Il lui avait offert un chandail portant la mention : « C’est pas du gras, c’est du muscle ».  Lorsque Robert avait ouvert le paquet cadeau, il était entré dans une telle rage qu’il avait cassé le nez du pauvre homme. Celui-ci avait prit un gros risque en offrant ce chandail à Robert, car tout le monde savait que Big Bob était très susceptible, orgueilleux et assez porté vers la violence physique lorsqu’il se sentait menacé ou ridiculisé. Mais comme ils étaient de bons collègues, peut-être même des amis, aux dires de Jimmy, celui-ci n’avait pas cru que Big Bob le frapperait. Pour s’éviter des tracas judiciaires inutiles, Bob avait tout de même payé les frais médicaux ainsi qu’un dédommagement financier à Jimmy Barney et ce, sans sembler embarrassé le moins du monde. Après cet incident, plus personne au bureau ne fit de plaisanterie sur la corpulence de Robert Horton, du moins en sa présence.

Robert cherchait une table de libre où il pourrait manger en paix.  Miracle! Une table se libérait sur le bord de la vitrine.  Big Bob poussa sans ménagement les deux femmes qui attendaient devant lui et se précipita vers la table vide.  Les deux femmes étaient choquées et stupéfaites. Non mais quel goujat, se dirent-elles !  Plus aucune table n’étant disponible, les deux femmes quittèrent le restaurant en regardant d’un air hautain le gros homme.  Ce qui ne lui fit aucun effet.

En se précipitant si vite vers la table, l’homme avait quelque peu bousculé celle-ci.  Il s’assit sur la chaise et remis la table à sa place d’un geste brusque.  La table grinça de désaccord devant si peu de douceur à son égard.  Le gros homme n’y fit pas attention et siffla une serveuse.

– Hey, ma poulette!  Apporte-moi trois cheeseburgers, deux frites et un gros pichet de bière, o.k.?

– Tout de suite mnsieur Horton, répondit la serveuse.

Elle connaissait le gros homme de longue date et le faire attendre ne présagerait rien de bon pour son pourboire.

En attendant son lunch, le gros homme lut le journal qu’il avait apporté avec lui.

Comme il n’y avait pas de conversation assez proche de l’endroit où elle se trouvait pour qu’elle puisse l’entendre, elle se mit à songer aux autres clients qu’elle avait côtoyés cette semaine.  Ces premiers clients avaient été un groupe de quatre étudiants, trois jeunes femmes et un jeune homme, assez bruyants.  Le garçon était resté très sage et n’avait presque rien dit de tout le repas.  Il était sûrement timide et très mal à l’aise. Je le comprend, le pauvre, pensa-t-elle.  Les filles n’avaient pas cessé de jacasser comme des pies. Elles parlaient des relations qu’elles avaient eues avec d’autres hommes. Leurs commentaires auraient fait rougir de chastes oreilles. Elles parlaient et riaient si fort que cela avait dérangé plusieurs clients. Une serveuse fut obligée de leur demander de baisser un peu le volume.  Mais elle, elle avait enduré tout ce chahut stoïquement. Elle n’était pas certaine à ce moment-là de pouvoir ce permettre une remarque acerbe. Quoiqu’avec tout le boucan qu’elles faisaient, les jeunes filles ne l’auraient probablement pas entendue. Les étudiantes étaient finalement parties après une heure de papotage.  Et elles avaient laissé le pauvre jeune homme embarrassé payer la facture.

Le soir, elle avait eu droit à quatre hommes : de jeunes avocats venus fêter une victoire.  Ils étaient encore pires que les trois étudiants du dîner.  Ils avaient bu toute la soirée. Ils étaient tellement ivres qu’à la fermeture du restaurant, un serveur assez costaud avait du en aider deux à monter dans le taxi que le patron avait appelé.  Ils avaient été vraiment insupportables.  À plusieurs fois, elle avait failli partir parce qu’elle en avait assez de leur ivrognerie.  Ils l’avaient fortement bousculés et arrosés de bière.  Ils avaient criés, chantés à tue-tête et rotés de manière insupportable.  Ces jeunes avocats n’avaient vraiment aucun savoir vivre !  À ce demander quel genre de mère les avaient élevés. Il y en avait même un qui avait vomi sur elle.  Elle était habituée à recevoir de la nourriture, mais là vraiment, elle s’en serait passée.  Bref cela avait été une journée vraiment très pénible.  Elle en avait assez de cette vie de misère.

La journée du lendemain fut plus tranquille.  Au dîner, elle avait eu une vielle dame très charmante.  Tout c’était bien passé.  Elle avait même eu droit à une conversation en privé.  La vieille dame avait senti sa présence et avait commencé à lui parler doucement, presque dans le creux de l’oreille.  La dame lui parla de son mari, de ses enfants et petits-enfants.  Elle ne parlait pas très fort de peur que d’autres l’entendent et ne la prennent pour une vieille folle. Les gens parfois réagissent de curieuse façon lorsqu’ils voient des personnes parler alors qu’elles sont seules.  Quoiqu’à New York personne ne s’étonne plus de rien. Lorsqu’elle termina de manger, la vieille dame s’en fut et elle laissa un gros pourboire. Elle en fut heureuse pour la serveuse qui ne s’étonnait plus de rien depuis le temps qu’elle travaillait là.

Le soir vint et avec lui des instants embarrassants. Un couple vint s’asseoir sous les lumières tamisées. La neige tombait abondamment à l’extérieur et cela créait une atmosphère feutrée idéale pour les rapprochements intimes. Ils avaient commandé tous deux des spaghettis alla Calabrese. Après avoir passé leur commande, ils commencèrent à s’embrasser et se caresser.  Ils se disaient des mots doux à l’oreille.  Jusque là, ce n’était pas trop pire, mais lorsqu’ils eurent fini leurs plats, ils étaient presque l’un sur l’autre ! Elle était tout simplement outrée, faire des choses pareilles dans un lieu public, c’était impensable. Le patron vint leur dire de payer et de sortir, car son restaurant était un établissement respectable, pas un bordel !

Elle revint soudainement au moment présent lorsqu’une odeur vraiment désagréable lui sauta au nez.  C’était vraiment dégoutant. C’était le gros homme !  Après avoir terminé deux de ses trois cheeseburgers, il avait pété silencieusement !  Le fromage lui avait toujours fait cet effet, ce qui ne l’avait jamais importuné, contrairement aux autres gens proches de lui à ces moments-là. S’en était vraiment trop. Elle ne put en supporter davantage.  S’en était fini de la vie de restaurant.

À la grande surprise de Robert Horton, la table où il était assis se mit à bouger et se dirigea d’elle-même vers la sortie ! La table en avait eu assez et elle sortait maintenant du restaurant par la porte, sans un regard en arrière.  Après quelques instants de silence, les conversations reprirent de plus belle.  Et Big Bob, après secondes d’hésitation, se commanda une nouvelle frite, puis du se trouver une autre table pour terminer son repas.

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