Une nouvelle aube – Deuxième page


Mais au moment où il s’apprêtait à dire ces mots déjà tout prêt sur le bout de sa langue, sa belle-mère reprit la parole et lui dit qu’elle avait déjà parlé avec Louis et Sébastien, les deux frères jumeaux de sa femme, ainsi qu’à Catherine, leur jeune sœur. Ses beaux-frères devaient les rejoindre chez eux ! Et Catherine avait confirmé qu’elle prenait leur père en charge. De plus, tout le monde devait se retrouver chez notre tante Lucie, qui habitait quelque part dans la campagne reculée. Ils devaient tous se retrouver chez elle avant 6h le matin, c’était primordial et aucun refus ne serait toléré. Mon père, encore tout jeune à l’époque, tenta d’argumenter avec ma grand-mère et de lui dire que tout cela n’avait pas d’allure. Mais plus il tentait de la raisonner, plus elle devenait hystérique au téléphone. Si bien qu’il du finir par tenir le combiné loin de son oreille, car elle hurlait maintenant au bout de la ligne. Il ne l’avait jamais vu dans un état pareil.

Il était sur le point de raccrocher lorsque ma mère lui prit le combiné des mains et parla directement à ma mamie. En quelques secondes, mon père vit les yeux de ma femme s’agrandir d’effroi et son teint blêmir. Mais qu’est-ce que ma foutu belle-mère pouvait bien lui raconter?, se demandait-il. Ma mère dit finalement « Ok », puis raccrocha le téléphone. Elle se tourna vers mon père. Elle avait la mi-trentaine à l’époque, les cheveux bruns, courts et tous ébouriffés, le visage encore bouffi de sommeil, le teint blafard et pourtant, il la trouvait toujours aussi belle. Mon père m’a raconté, car il se souvenait encore même après tout ce temps, que ma mère portait un t-shirt bourgogne un peu long qui lui couvrait légèrement le début des cuisses, assez pour que sa nudité en soit cachée, mais suffisamment court pour l’exciter même à ces moments troublés. Ma mère lui a toujours fait cet effet, dans les meilleurs comme dans les pires moments. Geneviève, ma mère, le regarda quelques secondes droit dans les yeux et lui dit : « Fait ce que ma mère t’a demandé. » Il s’apprêtait à lui répondre lorsqu’elle le devança et ajotua d’un ton sec, glacial même et où on pouvait aisément percevoir l’urgence de son commandement : « Tout de suite. » Voyant son conjoint s’apprêter à tempêter, elle ajouta doucement d’une voix blanche : « C’est la 11e heure. »  À ceux deux et uniques mots, l’entièreté de son rêve lui rêve de force en mémoire. Il revit la destruction de sa maison, de sa rue, de sa ville, des milliers de gens mourants dans d’horribles souffrances, mutilés et persécutés par leurs amis, leurs voisins, leurs familles, tous pris de folie. Et il vit d’autres choses encore, des choses innommables sortir de terre, de la mer et tomber du ciel. Il vit la terre s’ouvrir en plusieurs endroits pour laisser échapper des nuages de gaz putride qui rendait fou ou tuait sur le champ tout être vivant ayant le malheur de respirer le gaz. Puis il vit de forts vents balayés tout sur leur passage et il vit de gigantesques tsunamis anéantir toute folie sur leur passage, mais aussi toute vie. Finalement, il vit les vents et la mer se retirer pour ne laisser que le vide, la mort et la désolation. Il revit les survivants laissés à eux-mêmes et leur vie réduite à sa plus simple expression. À travers tout ce chaos et cette destruction, il perçut un havre précaire de paix et il sut, lui aussi, qu’ils devaient absolument avoir atteint cette région pour 6h du matin pour que sa famille survive dans un semblant d’humanité.

–          Mes frères s’en viennent ici pour que l’on parte tous ensemble. Ma mère va partir avec ma sœur et mon père. Ma tante Thérèse est déjà en route vers chez ma mère. On s’en va tous chez Francine, lui dit ma mère.

–          Pourquoi chez Francine ?

–          Ma mère dit que c’est là qu’on doit aller. Qu’on lui a dit en rêve.

–          Qui ça on ?

–          Je ne sais pas.

–          Je m’occupe des filles et de nos vêtements, ajouta-t-elle. Va remplir deux gros bacs de nourriture et d’eau aussi.

–          Qu’est-ce qu’on fait des chats et du chien ?

–          Les chats, on peut les mettre dans leur cage, mais pour Bandit, je ne sais pas. On ne pourra pas tous entrer dans une seule voiture, lui répondit Geneviève d’un ton inquiet.

Mon père était en train de remplir les voitures. Ils avaient finalement décidés de remplir les deux voitures. Ils pourraient ainsi apporter plus de choses, ainsi que les animaux sans problème. Heureusement, et par pur hasard, les deux avaient fait le plein de leur véhicule respectif la veille, profitant d’une baisse momentané du prix de l’essence. Les enfants embarqueraient avec ma mère et les animaux avec mon père. Sur ces entre-faits, une petite voiture rouge se gara dans l’allée. Il était maintenant trois heures du matin. Ils devaient absolument avoir quitté la maison dans une heure au plus tard, car ça prenait presque deux heures pour se rendre chez Francine. Louis, Sébastien et sa conjointe enceinte de six mois, Annie, qui sortirent de la voiture. Leur chienne Nelly, un beau labrador brun chocolat, sorti sa tête de la fenêtre. Elle était toute excitée de cette visite nocturne. Mon père demanda : « Marjorie n’est pas là ? ». Louis lui répondit d’un ton malheureux et visiblement mal à l’aise : « Je n’ai pas réussi à la convaincre. » Il ne mentionna pas qu’il s’était battu avec elle pour la faire sortir de la maison, mais qu’elle avait eu le dessus sur lui lorsqu’elle lui avait cassé un vase sur la tête. Il n’avait heureusement pas été blessé gravement, il avait la tête dure, mais c’est à ce moment qu’il avait laissé tomber. C’est mon oncle qui me raconta cette partie de l’histoire bien des années plus tard, un soir tard au coin du feu. Un soir où il avait trop pris d’alcool de patates et qu’ils ne restaient que nous deux, tous les autres étant allés se coucher depuis longtemps. Malgré toutes ces années passées, il cultivait encore des regrets de ne pas avoir réussi à sauver Marjorie. Mais pas de remord, m’a-t-il dit alors, elle lui avait quand même brisé un vase sur la tête après tout ! Bref, après toutes ses emmerdes avec Marjorie, il n’avait rien emmené avec lui. Il n’avait que ce qu’il avait sur le dos. Il se frotta la tête à ce souvenir. Il avait une bonne bosse et il ne trouve rien d’autre à ajouter. Il avait quitté sa maison et embarqué dans la voiture de son jumeau lorsque celui-ci était passé par chez lui avant de venir chez sa sœur Geneviève. Marjorie avait barré la porte derrière elle et était retournée se coucher comme si de rien n’était. Malheureusement pour elle, elle ne verrait plus jamais le soleil se lever. Mon oncle Louis était parti sans un regard en arrière. Quand son frère Sébastien l’avait interrogé, Louis lui avait simplement répondu de partir et d’aller directement chez Geneviève et Sylvain comme c’était prévu. Sébastien l’avait regardé quelques instants sans dire un mot, puis il avait démarré la voiture.

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